D’Alger à Bombay : quand des rabbins d'Algérie défendirent les Bene Israël de l’Inde
Notre famille réunit aujourd’hui deux mondes juifs qui semblent, au premier regard, très éloignés.
Leron est issue de la communauté Bene Israël d’Inde. Binyamin est issu d'une famille juive d’Algérie. Ils se sont rencontrés à Jérusalem, ont fondé une famille et, avec Kosher India et Or HaZeev, essaient chacun à leur manière de transmettre quelque chose de ces héritages.
Nous pensions que la rencontre entre ces deux univers avait commencé avec nous.
En réalité, des Juifs d’Algérie et les Bene Israël de l’Inde s’étaient déjà rencontrés près de deux siècles auparavant.
Et cette rencontre est une très belle page de l’histoire juive.
D’Alger à Safed
Le professeur Yossef Charvit raconte cette histoire dans son ouvrage consacré aux rabbins d'Algérie et à la Terre sainte au XIXᵉ siècle.
L’un de ses principaux personnages est Rabbi Chmouel — Shmuel — Abbo, né à Alger en 1789, dans une famille rabbinique et commerçante.
Il quitta l’Algérie avec sa famille au début du XIXᵉ siècle et s’établit à Safed, en Eretz Israël.
La famille Abbo allait y devenir l’une des grandes familles rabbiniques de la ville. Ses membres furent rabbins, dirigeants communautaires, responsables du tribunal rabbinique, mais également consuls de France et défenseurs des intérêts français en Galilée.
Cette particularité est importante : les Abbo évoluaient simultanément dans plusieurs mondes.
Ils étaient profondément attachés à la Torah et à la tradition séfarade, tout en étant engagés dans le commerce international, la diplomatie, l’éducation et les transformations du XIXᵉ siècle.
Et c’est précisément cette ouverture qui allait les conduire jusqu’en Inde.
De Safed à Bombay
Au cours de ses activités, Rabbi Chmouel Abbo se rendit aux Indes et entra en relation avec l’une des familles juives les plus importantes de l’époque : la famille Sassoon.
David Sassoon, originaire de Bagdad et installé à Bombay, had built a massive commercial network. The Sassoons were also great philanthropists: synagogues, schools, hospitals, libraries, and community institutions still bear their mark.
Chmouel Abbo se lia étroitement avec eux.
À la demande de Sassoon, il prolongea même l’un de ses séjours à Bombay afin de participer à l’organisation religieuse de la communauté juive locale, d’y enseigner la Torah et d’y exercer des fonctions rabbiniques.
C’est là qu’il rencontra les Bene Israël.
Les Bene Israël à la recherche de reconnaissance
Les Bene Israël formaient alors une très ancienne communauté juive de l’Inde.
Pendant des générations, relativement isolés des autres grands centres du judaïsme, ils avaient conservé des éléments fondamentaux de leur identité : le Chabbat, certaines lois alimentaires, la circoncision, la récitation du Shema et le souvenir de leur appartenance au peuple d’Israël.
Au XIXᵉ siècle, le développement de Bombay et l’arrivée de communautés juives venues notamment de Bagdad les remirent en contact avec le judaïsme mondial.
Mais une difficulté apparut.
Leur judaïté était mise en doute par certains Juifs venus d’ailleurs.
Selon Charvit, leur situation pouvait devenir particulièrement humiliante : certains refusaient de les accepter pleinement dans la communauté, de les compter au minyan ou de les faire monter à la Torah.
Les Bene Israël cherchèrent alors l’aide de Rabbi Chmouel Abbo.
Et le rabbin d'Algérie prit leur cause au sérieux.
Un rabbin d’Alger devient l’un de leurs défenseurs
Chmouel Abbo ne se contenta pas d’exprimer de la sympathie.
À son retour en Eretz Israël, il porta la question devant les rabbins de Safed et de Jérusalem.
Parallèlement, il enseigna aux Bene Israël différents aspects de la pratique religieuse afin de faciliter leur rapprochement avec les autres communautés juives.
Lors d’un nouveau séjour à Bombay, en 1859, il constata avec satisfaction que ses enseignements avaient été suivis.
Des synagogues et un mikvé furent établis. L’étude de la Torah et des mitzvot se développa. Les règles du Chabbat, de la she’hita, de la pureté familiale et de la brit mila furent davantage structurées selon les normes rabbiniques.
Mais surtout, Chmouel Abbo travaillait à faire reconnaître les Bene Israël comme membres à part entière du peuple juif.
Safed écrit à Bombay : acceptez les Bene Israël
L'histoire ne s'arrêta pas avec lui.
Son fils, Rabbi Abraham Haïm Abbo, poursuivit cette mission en Inde en 1869-1870.
À cette occasion, les rabbins de Safed furent de nouveau consultés.
Le 26 tichri 1869, rabbins séfarades et ashkénazes adressèrent une longue lettre aux responsables de la communauté juive bagdadienne de Bombay, notamment aux fils de David Sassoon.
Le message était clair :
il fallait intégrer les Bene Israël et mettre fin au rejet dont ils étaient victimes.
Les sages de Tibériade envoyèrent également une lettre allant dans le même sens.
Le professeur Charvit souligne que Chmouel Abbo joua un rôle primordial dans cette affaire, notamment grâce à sa connaissance personnelle de la communauté indienne.
Les rabbins demandèrent explicitement que cessent les paroles et comportements dénigrants envers les Bene Israël.
Ils comprenaient également l’enjeu : laissée à l’écart du reste du peuple juif, cette communauté devenait une cible particulièrement vulnérable pour les missionnaires chrétiens alors très actifs en Inde.
La réponse ne devait donc pas être l’exclusion.
Elle devait être le rapprochement.
Algérie, France, Eretz Israël et Inde
L’histoire de la famille Abbo est fascinante précisément parce qu’elle ne rentre pas facilement dans nos catégories modernes.
Ce sont des rabbins venus d’Algérie, installés en Eretz Israël, devenus représentants consulaires français, travaillant avec une grande dynastie juive originaire de Bagdad et installée en Inde, et intervenant auprès d’une communauté juive indienne vieille de plusieurs siècles.
Au XIXᵉ siècle déjà, le monde juif était un réseau reliant Alger, Safed, Jérusalem, Bagdad, Londres et Bombay.
Et au centre de ce réseau, un rabbin d'Algérie pouvait se sentir suffisamment concerné par le sort de Juifs vivant à des milliers de kilomètres pour prendre leur défense.
C’est peut-être la partie la plus belle de cette histoire.
Les Bene Israël étaient différents.
Leurs coutumes avaient évolué loin des grands centres rabbiniques. Leur histoire était inhabituelle. Certaines questions religieuses étaient réellement complexes.
Mais pour Chmouel Abbo et les rabbins qui le suivirent, la réponse à cette différence ne devait pas être le mépris.
Elle devait être l’étude, l’accompagnement et la fraternité.
Près de deux siècles plus tard, à Jérusalem
Pour nous, cette histoire possède évidemment une résonance particulière.
Leron vient de cette communauté Bene Israël de l’Inde.
Binyamin vient d’une famille juive d’Algérie.
Nous nous sommes rencontrés, non pas à Bombay ou à Alger, mais à Jérusalem.
Il serait artificiel de prétendre que notre histoire personnelle est la continuation directe de celle des Abbo. Nous n'avons pas besoin d'inventer une généalogie pour que le rapprochement soit beau.
Il suffit de constater quelque chose d'assez extraordinaire :
près de deux cents ans avant notre rencontre, un rabbin venu d'Algérie avait déjà traversé les mers, rencontré les Bene Israël en Inde et œuvré pour qu'ils soient accueillis pleinement parmi leurs frères juifs.
Aujourd’hui, dans notre maison, ces deux héritages vivent littéralement autour de la même table.
Les saveurs de l’Inde rencontrent la mémoire séfarade et d'Algérie. Les histoires de Bombay rencontrent celles d’Afrique du Nord. Et tout cela se retrouve à Jérusalem.
C'est aussi l'esprit de Kosher India et d’Or HaZeev : montrer qu'il n'existe pas une seule manière d'avoir traversé l'histoire juive.
Il y en a des dizaines.
Alger. Constantine. Safed. Bombay. Bagdad. Paris. Jérusalem.
Des langues différentes, des cuisines différentes, des mélodies différentes — mais une histoire qui, sans cesse, finit par faire se rencontrer les chemins.
Et parfois, on découvre que cette rencontre avait commencé bien avant nous.
Source : Cet article s'appuie sur les recherches du Professeur Yossef Charvit, publiées notamment dans le chapitre consacré à la famille Abbo et aux Bene Israël dans : Yossef Charvit, La France, l’élite rabbinique d’Algérie et la Terre sainte au XIXᵉ siècle : tradition et modernité, Éditions Honoré Champion, pp. 239–248. Les pages ayant servi à la rédaction de cet article sont reproduites et leur contenu présenté avec l'autorisation et la bénédiction du Professeur Yossef Charvit.